LETTRE CIRCULAIRE

AUX HABITANTS DE MONTBERNAGE

Dieu seul.

[1] Chers habitants de Montbernage, de St Saturnin, St Simplicien, de la Résurrection et autres qui avez profité de la mission que Jésus-Christ, mon Maître, vient de vous faire, salut en Jésus et en Marie.

Ne pouvant vous parler de vive voix, parce que la sainte obéissance me le défend, je prends la liberté de vous écrire, sur mon départ, comme un pauvre père à ses enfants, non pas pour vous apprendre des choses nouvelles, mais pour vous confirmer dans les vérités que je vous ai dites.

L'amitié chrétienne et paternelle que je vous porte est si forte que je vous porterai toujours dans mon coeur, à la vie, à la mort et dans l'éternité! Que j'oublie plutôt ma main droite que de vous oublier en quelque lieu que je sois, jusqu'au saint autel! que dis-je? Jusqu'aux extrémités du monde, jusqu'aux portes de la mort: soyez-en persuadés, pourvu que vous soyez fidèles à pratiquer ce que J. C. vous a enseigné par ses missionnaires et moi indigne, malgré le diable, le monde et la chair.

[2] Souvenez-vous donc, mes chers enfants, ma joie, ma gloire et ma couronne, d'aimer ardemment Jésus-Christ, de l'aimer par Marie, [de] faire éclater partout et devant tous votre dévotion véritable à la très Ste Vierge, notre bonne Mère, afin d'être partout la bonne odeur de J. C., afin de porter constamment votre croix à la suite de ce bon Maître et de gagner la couronne et le royaume qui vous attend. Ainsi ne manquez point à accomplir et pratiquer fidèlement vos promesses de baptême et les pratiques, et à dire tous les jours votre chapelet en public ou en particulier, à fréquenter les sacrements, au moins tous les mois.

[3] Je prie mes chers amis de Montbernage, qui ont l'image de ma bonne Mère et mon coeur, de continuer et augmenter la ferveur de leurs prières, de ne point souffrir impunément dans leur faubourg les blasphémateurs, jureurs, chanteurs de vilaines chansons et ivrognes. Je dis impunément: c'est-à-dire que, s'ils ne peuvent pas les empêcher de pécher, en les reprenant avec zèle et douceur, du moins que quelque homme ou femme de Dieu ne manque pas de faire pénitence, même publique, pour le péché public, quand ce ne serait qu'un Ave Maria dans les rues ou le lieu de leurs prières, ou de porter à la main un cierge allumé dans la chambre ou l'église. Voilà ce qu'il faut faire, et que vous continuerez, Dieu aidant, pour persévérer dans le service de Dieu. J'en dis autant aux autres lieux.

[4] Il faut, mes chers enfants, il faut que vous serviez d'exemple à tout Poitiers et aux environs. Qu'aucun ne travaille les jours de fêtes chômées. Qu'aucun n'étale et n'entr'ouvre pas même sa boutique, et cela contre la pratique ordinaire, des boulangers, bouchers, revendeuses et autres de Poitiers qui volent à Dieu son jour, et qui se précipitent malheureusement dans la damnation, quelque beaux prétextes qu'ils apportent à moins que vous n'ayez une véritable nécessité reconnue par votre digne curé. Ne travaillez point les saints jours, en aucune manière, et Dieu, je vous le promets, vous bénira dans le spirituel, et même [le] temporel, en sorte que vous ne manquerez pas du nécessaire.

[5] Je prie mes chères poissonnières de St Simplicien, bouchères, revendeuses et autres de continuer le bon exemple qu'elles donnent à toute la ville, par la pratique de ce qu'elles ont appris dans la mission.

[6] Je vous prie tous, en général et en particulier, de m'accompagner de vos prières dans le pèlerinage que je vais faire pour vous et pour plusieurs. Je dis pour vous: car j'entreprends ce voyage long et pénible, à la Providence, pour obtenir de Dieu, par l'intercession de la Ste Vierge, la persévérance pour vous. Je dis pour plusieurs: car je porte en mon coeur tous les pauvres pécheurs du Poitou et autres lieux, qui se damnent malheureusement. Leur âme est si chère à mon Dieu qu'il a donné tout son sang pour elle, et je ne donnerais rien? Il a fait pour elle de si longs et pénibles voyages, et je n'en ferais point? Il a risqué jusqu'à sa propre vie, et je ne risquerais pas la mienne? Ah! il n'y a qu'un païen ou un mauvais chrétien qui n'est point touché de la perte immense de ces a trésors infinis, les âmes rachetées de Jésus-Christ. Priez donc pour cela. Mes chers amis, priez aussi pour moi, afin que ma malice et mon indignité ne mettent pas obstacle à ce que Dieu et sa sainte Mère veulent faire par mon ministère.

Je cherche la divine Sagesse, aidez-moi à la trouver. J'ai de grands ennemis en tête: tous les mondains, qui estiment et aiment les choses caduques et périssables, me méprisent, me raillent et me persécutent, et tout l'enfer qui a comploté ma perte et qui fera partout s'élever contre moi toutes les puissances. Au milieu de tout cela, je suis très faible et la faiblesse même, ignorant et l'ignorance même, et le reste que je n'ose dire. Il n'est pas douteux qu'étant unique et pauvre b je périsse, à moins que la très Ste Vierge et les prières des bonnes âmes, et en particulier les vôtres, ne me soutiennent et m'obtiennent de Dieu le don de la parole ou la divine sagesse, qui sera le remède à tous mes maux et l'arme puissante contre mes ennemis.

Avec Marie il est aisé: je mets ma confiance en elle, quoique le monde et l'enfer en gronde, et je dis avec St. Bernard: «Hoc, filii mei, maxima fiducia mea, ac tota ratio spei meae». Faites-vous expliquer ces paroles. Je ne les aurais osé avancer de moi-même. C'est par Marie que je cherche et que je trouverai Jésus, que j'écraserai la tête du serpent et vaincrai tous mes ennemis et moi-même, pour la plus grande gloire de Dieu.

Adieu, sans adieu, car si Dieu me conserve en vie, je repasserai par ici, soit pour y demeurer quelque temps soumis à l'obéissance de votre illustre prélat, si zélé pour le salut des âmes et si compatissant à nos infirmités, soit pour passer dans un autre pays, parce que, Dieu étant mon Père, j'ai autant de lieux à demeurer qu'il y en a où il est si injustement offensé par les pécheurs.

«Qui justus est justificetur adhuc.

qui in sordibus est sordescat adhuc.

Aliis quidem odor mortis in mortem,

aliis quidem odor vitae in vitam»

Tout vôtre.

Louis-Marie de Montfort,

prêtre et esclave indigne de Jésus en Marie.